La Yamaska, c'est notre histoire! - « Quand la terre fuit dans la rivière »

La Yamaska, c'est notre histoire!
« Quand la terre fuit dans la rivière »
Granby, 20 mars 2011 – En 1994, le journaliste André Noël (La Presse) publiait l’ouvrage « Gens de rivières » aux Éditions Écosociété.  Un des chapitres (reproduit ci-après) raconte le parcours d’un couple maskoutain, Lyse et Léon Hébert, propriétaires d’une ferme aux abords de la Yamaska. Une perspective historique cruciale pour mieux comprendre où nous en sommes aujourd’hui.

 

Note : le texte suivant est extrait du livre « Gens de rivières » publié en 1994 et est reproduit avec la permission de l’auteur André Noël et des Éditions Écosociété. Il est présenté ici pour son caractère historique. Il est toutefois important de spécifier que les points de vues exprimés ne reflètent pas nécessairement ceux de l'OBV Yamaska et les faits rapportés peuvent avoir changé depuis la publication de l'ouvrage il y a 17 ans.

Lyse et Léon Hébert ont un problème : leur terre fuit dans la rivière Yamaska. Lors de la fonte des neiges ou des pluies d’automne, il se forme des rigoles et des ravins dans leurs champs de maïs. L’eau, abondante et rapide, entraîne quelques millimètres de sol vers les fossés, puis vers la rivière. Année après année, la mince couche de terre arable diminue. L’érosion pollue à son tour la Yamaska : les eaux de ruissellement charrient les pesticides et les engrais chimiques. Malgré les millions de dollars consentis à la construction d’usines d’épuration, la quantité d’azote et de phosphore augmente dans la rivière.

« On perd notre terre et on pollue nos voisins, soupire Léon, 52 ans, un homme énergique qui tient difficilement en place. La Yamaska devient une rivière de boue. Dans notre terre qui part, il y a des produits chimiques. C’est pas qu’on aime ça... c’est comme si on avait été entrainés dans quelque chose. »

La rivière Yamaska n’a jamais été une rivière limpide. Son cours principal prend naissance au lac Brome, dans les Appalaches. Ensuite, elle serpente paresseusement dans les limons argileux jusqu’au lac Saint-Pierre. Son fond naturel de glaise ne lui a jamais donné une apparence cristalline. Mais elle a déjà été beaucoup plus propre.

Aujourd’hui, elle est connue comme la rivière la plus sale du Québec. Pendant les années 1980, quand les éleveurs de porcs y déversaient directement leur lisier, marcher sur les berges puantes suffirait à vous lever le cœur. Depuis, plus de mille fosses à purin ont été construites. La qualité générale de l’eau a quand même continué à se détériorer.

Parmi les coupables : des cultivateurs comme Lyse et Léon Hébert qui se sont lancés dans la culture intensive du maïs, une plante qui exige d’énormes quantités d’engrais et d’herbicides ainsi que des méthodes culturales agressives, comme les labours d’automne en profondeur.

Pourtant, quand on regarde ce couple de jeunes grands-parents, on se dit qu’on n’a vraiment pas affaire à des pollueurs. Ni à des citoyens inconscients. Ils correspondent avec des gens dans le monde entier. Ils lisent et se documentent. Ils peuvent aussi bien vous parler des accords du GATT et de libre-échange que d’agriculture biologique et de l’état du tiers monde.

Ils sont tous deux catholiques militants, préoccupés non seulement par leur environnement immédiat, mais aussi par la paix et la justice. Ils sont membres actifs d’un mouvement de solidarité paysanne, Agro-Paix, qui aide des cultivateurs à se sortir de la misère aux Philippines.

« Là-bas, j’ai vu des paysans aux pieds ravagés par les fongicides utilisés dans les rizières », explique Lyse, une femme âgée de 48 ans qui dirige le journal d’Agro-Paix, Terre d’espoir, et qui visite régulièrement des communautés agricoles aux Philippines, à ses frais. « Leurs ongles d’orteils avaient disparu. La corne de leurs talons était en lambeaux. Tout ça parce que les grandes compagnies ont imposé une variété de riz qui demande beaucoup de produits chimiques. Ailleurs, j’ai vu comment des terres s’étaient transformées en désert, à cause de l’érosion. Ici aussi, l’agriculture est victime d’un système sur lequel les cultivateurs ont très peu de contrôle. La différence, c’est qu’on a plus de moyens et plus de liberté pour comprendre ce qui se passe, et pour changer les choses ».

L’histoire des Hébert aide à comprendre l’histoire de la Yamaska et la dégradation des sols, un phénomène perçu par plusieurs scientifiques comme un des pires drames écologiques et économiques au Canada.

Le couple s’est marié en 1963. (« Léon était venu chez nous, à Saint-Hyacinthe, pour pelleter de la terre, raconte Lyse. Ma mère avait remarqué qu’il buvait du Pepsi plutôt que de la bière. Je l’ai invité à des noces et on a fini par se marier nous-mêmes. »)

Le jeune ménage s’est installé ici, dans la paroisse Notre-Dame, en face de la rivière, en banlieue de Saint-Hyacinthe, chez le père de Léon. À l’époque, les gens se baignaient dans la Yamaska. « Pas moi, parce que je n’aimais pas mettre les pieds dans le fond vaseux, ajoute Lyse. Mais l’eau était propre : on la buvait sans la faire bouillir ni traiter. »

La majorité des cultivateurs élevaient des vaches pour le lait. Les troupeaux étaient restreints, cinquante bêtes en moyenne. Les terres étaient laissées en prairie ou en pacage. Le fumier servait à engraisser quelques champs de blé, d’orge ou d’avoine. Seuls ces champs étaient labourés. De petits bois et bosquets égayaient le paysage. L’eau s’égouttait dans les nombreux fossés, bordés d’arbres. Il n’y avait pas d’érosion et presque pas de pollution.

Les clôtures de perches faisaient partie du paysage au temps où la majorité des cultivateurs de Saint-Hyacinthe élevait des vaches pour le lait (Photo Jean-Pierre Lebrun, 2009).

 

En 1974, le père de Léon vend sa terre à son fils. Le ministère de l’Agriculture encourage alors les cultivateurs à se spécialiser, à agrandir leurs terres et à augmenter les rendements. Léon a fait tout ça.

Il a acheté six terres, si bien qu’il possède maintenant 167 hectares. « Je vis avec ma femme là où vivaient sept familles», dit-il. Il a vendu les vaches. Il a éliminé les fossés. Il a abattu les arbres qui constituaient des obstacles. Trois petits bois ont disparu. Il a aplani les terres pour faciliter le passage de la machinerie et faire en sorte qu’elles sèchent toutes de la même façon et en même temps.

Le Ministère de l’Agriculture a financé la pose des drains. Leur but : faciliter l’écoulement rapide de l’eau au printemps afin de hâter l’ensemencement. Le maïs exige plusieurs mois de croissance... en fait, il est beaucoup plus naturel d’en cultiver dans le « Corn-Belt » américain, où la saison végétative est plus longue qu’au Québec.

Du maïs, Léon Hébert en a planté beaucoup. Sur 120 hectares. Sur les quelque quarante autres hectares, il a semé des légumes de conserve, comme des petits pois. Au début, tout allait bien. Le rendement était formidable. Le prix du maïs était intéressant : 200 $ la tonne en 1985. Petit à petit, le prix du maïs a chuté à la Bourse de Chicago. Il n’est plus que d’environ 110 $. L’assurance stabilisation paie la différence entre ce prix et le coût de production établi à 180 $. L’assurance est défrayée par le gouvernement provincial, au tiers par le cultivateur lui-même. Bref, elle ne comble pas totalement la perte de revenus. Premier sujet d’inquiétude.

La deuxième, c’est la culture à haut rendement qui a de fâcheuses conséquences. Les centaines de mètres de drains qui courent sous les terres font baisser la nappe phréatique : en surface, le sol s’assèche et s’effrite. De plus, les machines, trop lourdes, écrasent le sol juste sous la surface. Le tassement tue les vers de terre, indispensables pour drainer la terre, l’aérer, l’enrichir.

Les labours d’automne laissent le sol à nu pendant tout l’hiver. Le vent, qu’aucun arbre et qu’aucun bois n’arrête, se déchaîne sur les champs et emporte au loin les matières organiques. Parfois, a noté Lyse, la neige devient brune. Le printemps, cette même surface friable est emportée à toute allure par les eaux de la fonte des neiges. Encore là, l’érosion hydrique n’est plus ralentie, faute d’arbres le long des fossés.

Un comité sénatorial a examiné la question de la dégradation des sols au Canada. Les sénateurs ont déploré l’absence d’études au Québec. Mais ils ont observé que dans des situations similaires, en Ontario, la culture du maïs entrainait des pertes de douze tonnes de bonne terre par hectare, chaque année. « Sur le plan des recettes brutes de production du maïs, il en est résulté, en 1982 et 1983, des pertes allant de 100 à 400 $ par hectare », ont-ils ajouté.

« Au Québec, la fertilisation chimique a masqué la baisse des rendements », souligne Yvon Pesant, géographe au bureau du ministère de l’Agriculture à Saint-Hyacinthe. Yvon Pesant a convaincu les Hébert et d’autres cultivateurs de modifier tranquillement leurs méthodes. Lyse et Léon ont reboisé et empierré les berges d’un ruisseau qui bordent leurs champs. Ils veulent aussi planter des arbres et des bosquets un peu partout pour briser la course du vent.

Ce n’est pas tout. Ils ont déjà sensiblement réduit les épandages et arrosages d’engrais et de pesticides. Plutôt que d’étendre des herbicides sur toute la terre, Léon les limite aux seuils sillons. Des agronomes viennent régulièrement examiner la composition du sol, ce qui lui permet de ne pas ajouter des engrais inutilement. « De cette façon, se réjouit-il, je diminue mes dépenses en produits chimiques, je pollue moins la rivière et je conserve mieux ma terre. »

Au début de l’été 1992, les Hébert se sont acheté une chaloupe pour faire des promenades sur la Yamaska le soir. Ils veulent redécouvrir les plaisirs de vivre au bord d’une rivière. Et Lyse enseigne à son petit-fils à aimer les vers de terre. Elle porte d’ailleurs un T-shirt qui prend leur défense. Bientôt, chaque Québécois sera peut-être invité à adopter un ver de terre, comme un béluga du fleuve Saint-Laurent...